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Prévention et protection

16 mar 2018

Le bonheur au travail est-il cardioprotecteur ?

Jean-Pierre HOUPPE, Cabinet de cardiologie Cœur de Lorraine, Thionville

« Pourquoi n’étudierait-on pas le bonheur avec la même acuité et la même profondeur que le malheur, la souffrance, la folie ? »
Jean-François Billeter. Une autre Aurélia, 2017
Le bonheur au travail nous protège-t-il de la survenue de problèmes coronariens ? Poser une telle question peut sembler provocateur, voire utopiste dans une société où le bien-être au travail est loin d’être une réalité quotidienne.
Il est cependant évident que la vie de chaque être humain est dominée par la quête du bonheur. Le monde du travail n’échappe pas à cette recherche de bonheur personnel et collectif. Depuis quelques années, les livres et les revues sur le bonheur au travail prospèrent et certaines entreprises se dotent même de « Happiness manager ».

Que sait-on du lien entre les facteurs psychosociaux et la survenue d’un infarctus ? Il est démontré que le risque d’infarctus est majoré par des facteurs psychiques, sociologiques et par des circonstances socio-économiques. Cette relation est tellement forte que la Société européenne de cardiologie en 2012 puis en 2016 a insisté sur la nécessité d’une prise en charge des facteurs psychosociaux. Le niveau de recommandation en prévention primaire est de classe IA. Que sait-on du lien entre risque psychosocial au travail et survenue d’un infarctus ? Le risque psychosocial au travail correspond selon le rapport Gollac publié en 2011 à un certain nombre de situations mettant en danger la santé physique ou psychique des salariés. Les risques psychosociaux au travail sur lesquels nous avons une certitude scientifique quant au lien avec la pathologie cardiaque sont : le stress au travail (modèle de Karasek et de Siegrist), le faible soutien social au travail, l’insécurité au travail, le travail en horaires décalés, le travail de nuit ainsi que l’exposition au bruit. Alors qu’il existe des preuves certaines de l’efficacité de la prise en charge des facteurs psychosociaux, nous n’avons quasiment aucune preuve sur l’efficacité de la prise en charge du risque psychosocial dans le milieu du travail sur le risque de survenue d’un infarctus. Comment expliquer l’impact coronarien des facteurs psychosociaux et du risque psychosocial au travail ? Les facteurs psychosociaux agissent sur le risque d’infarctus de deux façons : – indirecte, par l’intermédiaire des facteurs de risque classiques (hypertension artérielle, dyslipidémie, surcharge pondérale, déstabilisation du diabète) et des facteurs comportementaux (intoxication tabagique, sédentarité, hygiène alimentaire, observance) ; – directe par modification des processus de coagulation, sécrétion de protéines inflammatoires et modification de la variabilité sinusale. Ces différents modes d’action s’expliquent par le fonctionnement de notre cerveau. Malgré la sophistication de notre néocortex, nous sommes souvent sous la domination de notre cerveau émotionnel et reptilien dont le but, dans une situation de stress n’est pas de nous garder en bonne santé mais de nous permettre de survivre. Un travail récent a confirmé cette hypothèse en corrélant l’activité de l’amygdale cérébrale et la survenue d’un infarctus : plus l’amygdale du cerveau limbique est activée par le stress, la colère ou la peur et plus le taux d’infarctus est élevé. Cette étude montre par ailleurs que l’effet de l’amygdale sur le risque d’infarctus est favorisé par une activation de phénomènes inflammatoires déclenchés par le cerveau reptilien(1). Parvenus à ce stade où nous savons que la souffrance psychosociale entraîne un risque d’infarctus important, nous sommes en droit de nous poser la question de savoir si a contrario le bonheur est un facteur protecteur coronarien. Que sait-on de la relation entre bonheur et coronaires ? « Depuis quelques années, je me suis mis à être un peu gai parce qu’on m’a dit que cela est bon pour la santé. » Cette pensée de Voltaire a-t-elle valeur scientifique ? Une étude récente sur le lien direct entre le bonheur et la mortalité semble prouver le contraire(2). Mais peut-être faut-il alors se poser la question de la nature du bonheur. La philosophie sépare les deux composantes du bonheur que sont les petits plaisirs de la vie qui nous mettent en joie lorsqu’on les reçoit (bonheur hédonique) et une autre composante plus active qu’est l’accomplissement de soi (bonheur eudémonique). Le plaisir est un élément relativement passif alors que le bonheur est actif. Il y aurait autant de différence entre être heureux et être joyeux qu’entre aimer et être amoureux. Plusieurs études(3) montrent que les sujets en recherche de bonheur adoptent un certain nombre de comportements et d’attitudes : ils sont plus joyeux, plus optimistes, expriment de la gratitude, entretiennent des relations amicales, ont tendance à aider les autres, à être plus actifs physiquement, à pratiquer la méditation et à avoir une vie spirituelle. À la fin des années 90, sous l’impulsion de Martin Seligmann, est née la psychologie positive. Il ne s’agit pas d’une tendance irréaliste à voir la vie en rose mais d’un comportement de vie associant une vision optimiste du monde, la volonté de donner un sens à sa vie et à avoir une vie engagée envers les autres et le monde. Quels sont les effets de la psychologie positive sur le cœur ? La relation entre la psychologie positive et la pathologie coronaire a été clairement mise en évidence. En 2010, Karina Davidson montre que la population dite positive diminue, sur un suivi de 10 ans, sa mortalité cardiovasculaire de 22 %(4). L’équipe de Julia Boehm montre quasiment les mêmes résultats avec une diminution de 26 % de survenue de maladie coronaire dans la population positive à partir de l’étude White Hall(5). Parmi les caractéristiques de la population positive, la plus importante semble être la recherche d’une vie qui a du sens. Une étude japonaise(6) a montré que cette caractéristique diminuait la mortalité globale (hazard ratio : 0,62) et surtout la mortalité cardiovasculaire (hazard ratio : 0,28). Dans une étude récente de la littérature, Nancy Sin a étudié à la fois les effets cardiaques de la psychologie positive mais également son mode d’action en cardiologie(7). Il en ressort que la psychologie positive permet de diminuer les facteurs de risque classiques d’infarctus, de faire baisser le taux d’infarctus ainsi que les événements secondaires et de baisser la mortalité cardiovasculaire. Cet effet sur le risque coronarien s’explique par une amélioration des comportements de santé (activité physique, arrêt du tabagisme, qualité du sommeil, meilleure adhérence au traitement) ainsi que par une baisse de la réactivité au stress et une diminution des phénomènes inflammatoires et neuroendocrines liés au stress. L’importance des effets de la psychologie positive et du bonheur sur la pathologie coronaire a fait dire à Alan Rosanski que le développement du bien-être psychologique devenait un nouvel objectif incontournable pour la prévention cardiovasculaire(8). Que sait-on de la relation entre bonheur au travail et pathologie coronaire ? Il faut avouer qu’il n’y a pas, à l’heure actuelle, de publication sur ce sujet mais à partir du moment où il est prouvé que le bonheur protège les coronaires, la vraie question est de savoir s’il est possible d’être heureux au travail alors que le travail entraîne souvent une importante souffrance psychosociale. Un mouvement profond est en train de se dessiner dans le monde des entreprises après que des travaux de recherche aient prouvé qu’un salarié heureux est un salarié plus productif. Comme l’écrit Cynthia Fischer, l’importance des conséquences du bonheur au travail a été manifestement sous-estimée à la fois pour les individus et pour les entreprises(9). Certaines publications(10) montrent ainsi qu’un salarié heureux augmente sa créativité et surtout sa productivité de plus de 30 %. Un certain nombre d’entreprises sont donc en train de changer complètement leur modèle de travail. Dans le schéma classique, l’entreprise cherche à augmenter la productivité quitte à entraîner une souffrance physique et psychique et à la prendre en charge secondairement. Dans ce nouveau paradigme de bonheur au travail, les entreprises, dites humanistes(11), visent avant tout à produire du bonheur auprès de leurs salariés ce qui in fine permet d’augmenter la productivité sans entraîner de souffrance psychosociale. À terme, ce nouveau modèle gagnant-gagnant est paradoxalement beaucoup plus rentable. Ce modèle peut paraître à certains utopique mais il fonctionne déjà dans de grandes entreprises françaises. Ce modèle peut également servir d’inspiration au monde de la cardiologie : faut-il ainsi continuer à développer une prévention que beaucoup de patients voient comme une succession d’interdits parfois stressants ou faut-il développer une cardiologie positive(12) en sachant qu’un patient heureux diminuera ipso facto son risque coronarien ? En pratique Il existe des facteurs psychosociaux toxiques pour les coronaires. Il existe des risques psychosociaux au travail toxiques pour les coronaires. Le bonheur et la pratique de la psychologie positive protègent les coronaires. Le bonheur au travail favorise sans doute la protection coronaire mais nous n’en avons pas la preuve. Les entreprises doivent savoir qu’un salarié heureux est un salarié plus productif. Le bonheur est certainement une nouvelle cible pour la prévention cardiovasculaire.

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